Il y a environ un an, dans une librairie.
Mes yeux parcourent les quelques titres de Henry James disponibles ici et je choisis La bête dans la jungle : une relation ambiguë, des protagonistes torturés… tout à fait ma tasse de thé. Mon regard s’attarde quelques instants sur l’image de couverture ; je ne saurais dire si elle me plaît ou non. Elle me dérange en tout cas. Le mystère est à son comble, je trépigne intérieurement et je ressors avec l’ouvrage en main.
Je lis l’histoire en quelques jours et je m’arrête régulièrement pour regarder à nouveau la première de couverture. C’est signe, je crois, que l’image me plaît. Un coup d’œil sur la quatrième de couverture m’apprend que l’artiste se nomme Leonor Fini. Ni une, ni deux, j’interroge internet. En bon ami, il me fournit une myriade de détails sur cette artiste surréaliste et propose à mes mirettes tableaux et dessins plus captivants les uns que les autres.
C’est un mélange d’inconfort et de curiosité d’abord, comme un flottement. Le lugubre et le beau se confondent. Comme dans les rêves, Leonor Fini fait naître des visions grandioses, saisissantes, mais aussi des scènes délicates, plus intimes.
Certaines dérangent parce qu’on ne peut comprendre exactement ce qui s’y joue. Et rien de mieux pour représenter cette incertitude que l’insaisissable sphinx. Cette créature mythologique souvent figurée avec une tête de femme, un corps de lion et des ailes d’oiseau, est symbole de force et de mystère, capable de sagesse comme de cruauté. C’est elle que Leonor Fini choisit de mettre en scène dans des cadres vaporeux et des paysages inquiétants, la posture fière et le regard sûr.


Entre les années 1930 et la fin des années 1950 notamment, se dégage de ses œuvres une sorte de décadence et de fascination funèbre. Une atmosphère empreinte de confusion qui me rappelle sans conteste les âmes tourmentées, les ruines et les ciels noirs de la littérature gothique.
« Quand la lumière est glauque, orageuse, menaçante, une lumière de fin de journée, de fin du monde (Le Bout du Monde), elle reflète exactement ce que j’ai ressenti à certains moments. Ces œuvres ne sont pas l’expression du désespoir, mais de véritables aveux de terreur. » – Leonor Fini
“Quando la luce è glauca, temporalesca, minacciosa, da fine del giorno, da fine del mondo (Le Bout du monde), è un vero riflesso di come mi sono sentita in certi momenti. Queste opere non sono espressioni di disperazione, ma precise dichiarazioni di terrore.” – Leonor Fini *
Et comme pour renforcer cet entre-deux troublant, on aperçoit dans ses natures mortes, cette fois, les restes d’une vie antérieure ou sous-jacente.

« J’ai toujours été fascinée par les os. […] j’ai ramassé des mandibules de chèvre, de bœuf et de cheval. Je les ai dessinées et peintes aux côtés des becs et des crânes presque transparents des oiseaux, qui m’attirent profondément. » – Leonor Fini
« Sono sempre stata affascinata dalle ossa. […] ho raccolto mandibole di capre, buoi, cavalli, che ho designato e dipinto insieme ai becchi e ai teschi quasi trasparenti degli uccelli, che mi attraevano intensamente.” – Leonor Fini *
*Cette citation et la précédente sont toutes deux extraites du catalogue d’exposition Io sono Leonor Fini, Moebius, 2025. Essai « Leonor Fini si racconta » p.115 pour la première et p.107 pour la seconde (traductions personnelles).

À droite, L’Ange d’anatomie de Leonor Fini, 1949. Huile sur toile – 53,5 x 31,5 cm. Collection privée. Source.

Plus tard, autour des années 1960 et 1970, ses toiles se font plus lumineuses et floutent de plus belle les contours de l’identité et de l’intimité. On y trouve alors davantage de jeux de transparence, de courbes évocatrices et de figures androgynes. Partout, les opposés s’unissent et modèlent un monde qui, comme un reflet de nos propres contradictions, finit par nous happer.

« Je n’ai jamais pris ma peinture au sérieux – mais l’instinct de peindre fait sortir de moi un monde qui est moi, où je vois toujours présente l’ambivalence et la contradiction, où je me retrouve, parfois avec étonnement. » Leonor Fini **
**Citée dans l’ouvrage de Xavière Gauthier, Leonor Fini, p.16, publié en 1973. Citation reprise et traduite en italien dans le catalogue Io sono Leonor Fini, dans l’essai « Leonor Fini e il femminismo della seconda onda », p.81.
Ainsi happée par les bizarreries de Leonor Fini, elles me rappellent aussi que tout est en perpétuelle évolution et qu’on ne peut définir simplement ce(ux) qui nous entoure(nt). Sa vision du monde nous invite à repenser la nôtre, à prendre du recul, freiner nos jugements et accepter même ce qu’on ne comprend pas tout à fait.
Inutile de préciser que la vie de Leonor Fini (1907-1996) fut à l’image de son œuvre : libre, changeante, sans compromis. Et peuplée de chats.

Ressources complémentaires
Pour plus d’informations sur la vie et l’œuvre de Leonor Fini : www.leonor-fini.com & www.galerieminsky.com
Vous trouverez l’image de la première de couverture de La bête dans la jungle (Points, 2023) ici ainsi qu’un documentaire de l’Ina sur les 17 chats de Leonor Fini (1982) ici.
