Quoi de mieux, pour s’extraire de la folie du monde, qu’une bonne histoire ? Un récit qui prend son temps et vous emporte dans des endroits reculés et spectaculaires, où les éléments se déchaînent et où la raison s’éclipse pour laisser place aux méandres des sentiments. Est-ce que je m’emporte ? Peut-être un peu.
Mais si, face à l’agitation incessante qui nous entoure, vous éprouvez un ras-le-bol généralisé et un besoin irrépressible de calme et d’évasion, ne cherchez pas plus loin. La brillante Mary Shelley vous attend au coin du feu (pas de panique pour qui ne dispose pas d’une cheminée, une lampe frontale et un coussin moelleux feront parfaitement l’affaire).
Je ne voudrais pas vous faire l’affront de vous conseiller Frankenstein, mais s’il vous arrivait par hasard entre les mains, ne le lâchez surtout pas ! Et ne vous laissez pas abattre par la longueur des premiers chapitres. Ce n’est qu’un piège, semblable au silence moite et pesant qui règne avant l’orage. Un piège mis en place par l’autrice pour vous bercer peu à peu avant de subtilement vous réveiller, à coups d’annonces funestes d’abord, puis plus violemment avec… Enfin, vous verrez bien.
Voici, pour tenter de vous captiver, un exemple d’annonce funeste de la part du docteur Frankenstein lui-même :
« Apprenez, sinon par mes conseils, du moins par mon exemple, comme il est dangereux d’acquérir la science, et combien est plus heureux l’homme qui tient sa ville natale pour le centre de l’univers. Oui, malheur à celui qui aspire à devenir plus grand que sa nature !«
Traduction d’Eugène Rocartel et Georges Cuvelier, extraite de Frankenstein ou le Prométhée moderne, Pocket Classiques, 2018.
« Learn from me, if not by my precepts, at least by my example, how dangerous is the acquirement of knowledge, and how much happier that man who believes his native town to be the world, than he who aspires to become greater than his nature will allow.«
Frankenstein or the Modern Prometheus, Wordsworth Classics, 1999.
Mary Shelley, à tout juste vingt ans, avait déjà tout compris. Et je me dis alors que toutes ces langues différentes que j’entends par la fenêtre, parfois couvertes par les klaxons intarissables et le vacarme des camions de livraison, expressions d’une société devenue plus grande que nature, font étrangement écho aux tourments prométhéens du célèbre docteur. *
C’est sans doute l’un des aspects les plus fascinants de ce roman et des histoires gothiques plus largement : elles nous renvoient un reflet intemporel des maux de l’humanité. Elles sont d’une grande tristesse, bien sûr, et d’une grande beauté, mais elles renferment aussi à travers ce miroir, un certain réconfort. Comme si face à l’horreur qui découle des excès du docteur Frankenstein, il était un peu moins difficile de faire face à celle qui découle des nôtres.
Loin de moi l’idée qu’on pourrait effacer nos erreurs avec un simple roman, mais si celui-ci permet d’alléger nos esprits ne fut-ce que pour un court instant, pourquoi s’en priver ?

* Rien de très étonnant après tout, puisque les adeptes du romantisme, courant culturel dans lequel s’inscrit Mary Shelley (1797-1851), étaient de fervents défenseurs de la nature.
Pour ne pas vous miner complètement le moral et finir sur une once de légèreté, je vous laisse avec une seconde citation qui parlera, j’espère, à qui aura lu cette première publication jusqu’au bout :
« Je me souviens de l’effet qu’avait produit sur mon esprit la vue de l’impressionnant glacier, continuellement en mouvement, la première fois que je l’avais vu. Elle m’avait alors empli d’une sublime extase qui rendait mon âme plus légère et la laissait s’envoler loin de ce monde obscur jusqu’à la lumière et la joie. Le spectacle imposant et majestueux de la nature, en effet, apaisait toujours mon esprit et me faisait oublier mes soucis.«
Traduction personnelle.
« I remembered the effect that the view of the tremendous and ever-moving glacier had produced upon my mind when I first saw it. It had then filled me with a sublime ecstasy that gave wings to the soul, and allowed it to soar from the obscure world to light and joy. The sight of the awful and majestic in nature had indeed always the effect of solemnising my mind, and causing me to forget the passing cares of life.«
Frankenstein or the Modern Prometheus, Wordsworth Classics, 1999.
Conseils lecture
Recommandation un peu hors-sujet mais qui me vient en tête en écrivant cette dernière citation
Série d’articles « Everest Business » de Charlie Buffet pour Le Monde, au sujet du tourisme sur l’Everest et qui donne une bonne idée (même si on le sait déjà) de l’étendue des dégâts… Un glacier, des projets démesurés, la nature et les sentiments : pas si hors-sujet, finalement !
Œuvres moins connues mais tout aussi percutantes de Mary Shelley
Matilda : récit d’une jeune fille qui, d’abord abandonnée par son père, le retrouve à l’adolescence dans la joie et la bonne humeur partagée pour finalement se rendre compte qu’il éprouve pour elle une passion un tantinet perturbante – une bonne dose de tourmente et de culpabilisation où la nature et le partage sont là aussi synonymes d’apaisement.
Transformation : un homme vaniteux et ruiné se voit refuser la main de sa bien-aimée et passe alors un étrange pacte pour retrouver sa fortune et se venger – construite comme un conte et plus légère que les deux histoires précédentes, elle met elle aussi en exergue les travers et la complexité de l’être humain.
